| |
 |
|
 |
| |
25.3.2008
LE SCÉNARIO
J’ai terminé le premier jet du scénario des Étreintes brisées la semaine du 21 octobre 2007. Depuis, j’en suis à la sixième version et j’écris ces notes un matin tranquille de samedi saint.
Mon carnet de notes montre que cette même semaine d’octobre 2007 est morte Deborah Kerr. « Deborah Kerr meurt sans savoir qu’elle est Deborah Kerr », titrait le quotidien dans lequel j’ai lu la nouvelle. J’imagine qu’il n’existe pas de plus grande solitude ni de plus grande sensation de vide que de mourir sans savoir qui on est. Mais peut-être que je me trompe, espérons que je me trompe.
Il m’a fallu du temps pour apprécier le talent et la singularité de cette actrice. Quand j’étais adolescent (à cause de l’austérité de La Mancha, je suppose), j’étais obnubilé par le glamour et la démesure des actrices hollywoodiennes et Deborah Kerr était trop discrète pour la fébrilité qui m’habitait à l’époque. Ce n’est qu’à l’âge adulte que j’ai découvert la complexité, la richesse, l’intensité et le sens de l’humour qui se cachaient sous l’apparente discrétion de cette actrice.
Bien que la filmographie de Deborah Kerr soit impressionnante, quand j’ai appris la nouvelle de sa mort, le premier personnage qui m’est venu à l’esprit est celui qu’elle incarnait dans La Nuit de l’iguane, le film de John Huston inspiré d’une pièce de Tennessee Williams. Plus concrètement, je me suis rappelé la scène dans laquelle Richard Burton est attaché dans un hamac, en pleine crise de delirium tremens.
Hannah Jelkes, le personnage de Deborah Kerr, est une vieille fille vierge et excentrique (une espèce de bonne sœur hippie) qui voyage avec son grand-père, un poète nonagénaire. Elle gagne sa vie en faisant des portraits au fusain des touristes qu’elle croise lors de son périple. (Il faut beaucoup de courage pour incarner ce genre de rôle |
|
 |
|
 |
 |
|
 |
| |
sans tomber dans le ridicule, mais on trouve chez Tennessee Williams beaucoup de personnages qui donnent cette impression « d’être à la limite ».)
Pour le révérend Shannon (Richard Burton), alcoolique et agressif, cette femme est l’image même d’une extraterrestre. Pourtant, c’est elle qui essaie de le calmer avec une infusion et une conversation « désinvolte », après que les deux beaux mulâtres d’Ava Gardner l’ont neutralisé par la force en attendant que passe la crise de rage du révérend, qui se sent impuissant et désemparé.
Dans ce contexte, Shannon demande à Hannah si elle a connu des expériences amoureuses. C’est une question malveillante à laquelle elle répond « oui » avec un naturel désarmant. Et, dans un monologue qui est un prodige d’enchantement et de subtilité, elle lui explique en détail en quoi a consisté l’expérience en question.
« Je me trouvais à Hong-Kong… », raconte Hannah. Dans le patio de l’hôtel où elle est descendue, elle vient de faire le portrait d’un homme un peu enveloppé, chauve, insignifiant et désagréable qu’elle a tenté d’embellir avec ses crayons. Le gros en question est un Australien, représentant en sous-vêtements. Le pauvre homme trouve le portrait tellement flatteur qu’il donne à Hannah un pourboire conséquent et l’invite à faire une promenade en sampan, invitation qu’elle ne peut pas refuser.
Quand ils sont seuls à bord du sampan, l’homme devient très nerveux. Il s’approche d’elle et lui demande d’une voix tremblante si elle peut lui rendre un service, un énorme service. Elle lui répond que oui, pour l’encourager à poursuivre. Alors, l’homme s’enhardit à lui demander : « Si je me retourne et que je ne regarde pas, ça vous dérangerait d’enlever un de vos dessous et de me le jeter ? J’aimerais juste le toucher. »
Burton la regarde avec des yeux écarquillés, il en oublie quasiment qu’il a eu une crise de delirium tremens et qu’il est attaché dans un hamac, comme un voyou. Très intrigué, il demande à Hannah :
« – Vous avez fait ce qu’il vous a demandé ?
– Bien sûr ! Il n’a pas regardé quand j’ai enlevé mon dessous et je n’ai pas regardé non plus quand il l’a pris.
– Et vous appelez cet épisode triste, sale et insignifiant une expérience amoureuse ?
¬– Oui, répond Hannah-Kerr.
– Et ça ne vous a pas dégoûtée ?
– Rien d’humain ne me répugne, monsieur Shannon, sauf si c’est cruel ou violent. » |
|
 |
|
 |
 |
|
 |
| |
Ce monologue extravagant et émouvant, dit de façon naturelle et étrange, sans simagrées, est la première chose qui m’est venue à l’esprit quand j’ai appris la mort de Deborah Kerr. Mais pourquoi est-ce que j’en parle maintenant ? Quel rapport y a-t-il avec le tournage de mon prochain film ?
En apparence, aucun, sauf que j’ai terminé mon scénario et que j’ai décidé d’y consacrer les deux prochaines années de ma vie le jour même où j’ai appris la mort de l’actrice britannique. Et, même si c’est tiré par les cheveux, le monologue de Deborah Kerr m’a fait penser que, dans mon film, il y aura aussi un monologue, à la fin du récit, dit par le personnage interprété par Blanca Portillo. |
|

José Luis Gómez, Blanca Portillo et Lluís Homar lors de la première lecture du scénario.
© Pedro Almodóvar |
La Nuit de l’iguane n’est pas la meilleure pièce de Tennessee Williams ni le meilleur film de John Huston ni le rôle le plus marquant de Deborah Kerr (cela reste cependant un film fascinant) mais c’est un film dans lequel le réalisateur n’a pas peur des mots. Le film est basé sur une pièce de théâtre et le parti pris judicieux de John Huston a été de conserver la théâtralité de ce moment exceptionnel de la conversation entre le curé défroqué et alcoolique et la vieille fille nomade et excentrique. Huston aurait pu tourner un flash-back à Hong-Kong pour illustrer la scène que raconte Hannah, dans toute sa sordidité, mais il a préféré faire confiance au talent de Deborah Kerr. Ce n’est pas une décision qui favorise le côté théâtral mais une décision purement cinématographique. Au cinéma, nous disposons pour ce genre de situation d’un outil qui fait défaut au théâtre : le gros plan et le plan moyen de deux personnages.
Quand un personnage a captivé notre attention et qu’il décide de nous dévoiler quelque chose d’intime, quelque chose qu’il n’a avoué pas à personne, il n’y a rien de mieux que de laisser jouer l’acteur. Aucun effet numérique, aucun montage frénétique ne peut rivaliser avec l’intensité du visage d’un acteur. |
|
 |
|
 |
 |
|
 |
| |
Je déteste et je rejette les confessions dans la vraie vie, mais j’éprouve un malin plaisir à en écrire pour mes personnages et encore plus à diriger mes acteurs dans ce genre de scènes. Dans tous mes films, il y a un moment limite dans lequel un des personnages principaux, ou les deux, se confessent dans un monologue. Dans ce sens, Les Étreintes brisées ne fera pas exception.
J’aime les films dans lesquels les personnages parlent ou écoutent. Dans Les Étreintes brisées, il se passe beaucoup de choses. De tous les scénarios que j’ai écrits jusque-là, c’est d’ailleurs celui qui a le plus de rebondissements. Mais il y a aussi beaucoup de moments dans lesquels les personnages s’expriment par la parole et le silence. C’est un film de personnages, un film d’acteurs.
Je suis enthousiasmé par la distribution des rôles principaux : Lluís Homar, Penélope Cruz, Blanca Portillo et José Luis Gómez. C’est ce qui me rassure le plus au moment de me lancer pour donner vie à cette histoire. Eux, les acteurs.
|
Répétitions à la table de travail.
© Pedro Almodóvar |
|

Penélope face à José Luis Gómez, dans mon bureau.
© Pedro Almodóvar |
Depuis cette semaine d’octobre 2007 où est morte Deborah Kerr, oublieuse d’elle-même, j’ai réécrit le scénario six fois. Écrire un scénario consiste fondamentalement à lui donner une structure interne solide et à réécrire les éléments qui habillent le récit autant de fois que possible jusqu’à ce que le tournage commence. Et même pendant le tournage, il faut continuer à le réécrire. (Certains réalisateurs, comme Fellini ou Berlanga, ont continué même à réécrire pendant la post-synchronisation.) |
|
 |
|
 |
 |
|
 |
| |
C’est en décembre et en janvier que je me suis le plus déchaîné dans la réécriture. Je connaissais déjà à fond l’histoire que je voulais raconter mais, pendant ces deux mois-là, il me fallait épurer, définir, enrichir, nuancer, synthétiser, visualiser, etc. C’était sans fin.
Nous avons commencé la préproduction en janvier et j’ai profité des fêtes, des week-ends et des nuits pour continuer à écrire.
| |
 |
Réécrivant Les Étreintes brisées, face à l'Atlantique, à Tanger.
© Pedro Almodóvar |
|
|
|

Prenant congé du dernier soleil de l’année, à l’hôtel Le Mirage, à Tanger
© Pedro Almodóvar |
|
J’ai écrit, comme vous pouvez le voir sur les photos, dans des cadres extraordinaires. Face à la plage de l’hôtel Le Mirage, à Tanger, où j’ai passé le réveillon. Dans le merveilleux hôtel Las Mañanitas, à Cuernavaca, où je suis allé rendre visite à ma Chavela Vargas adorée que je n’avais pas vue depuis deux ans.
| |
 |
À l’hôtel Las Mañanitas, à Cuernavaca. Corrigeant le scénario, après le petit-déjeuner.
© Pedro Almodóvar |
|
|
|
| |
 |
Avec Chavela Vargas, dans son refuge à Tepoztlán.
© Pedro Almodóvar |
|
|
|
|
|
 |
|
 |
 |
|
 |
| |
LE BLOG ET MOI
J’ai commencé à écrire cette espèce de « carnet de route » en octobre 2007 et j’ai l’intention de profiter des rares moments libres que j’aurai pour continuer à y rendre compte de ce qui se passe dans ma vie. J’espère pouvoir continuer à le faire au moins jusqu’à la fin du tournage. Ça me servira à m’épancher et ce sera aussi un futur souvenir. Et, surtout, ça va augmenter mon niveau de stress et d’angoisse parce que, littéralement, je n’ai même pas le temps de me « torcher le cul », comme dirait ma mère. Par ailleurs, je ne suis pas auteur de chroniques, j’écris essentiellement des scénarios (poussé par un besoin hystérique d’inventer des histoires, la fiction est mon oxygène). Je n’ai été capable d’écrire le reste de ma production littéraire que sous pression, dans des circonstances où le temps me faisait toujours défaut. Même si je risque la crise de nerfs, j’ai décidé de tenir ce blog au pied levé, quitte à paraître parfois précipité et arbitraire. Ce qui est bien, quand on écrit un blog, c’est que personne ne peut vous accuser d’être égocentrique.
Je promets de ne raconter que la vérité, mais cela ne signifie pas que je vais tout dévoiler sur moi, sur mon film ou sur sa préparation. Au contraire, j’ai l’intention d’en dire le moins possible sur l’histoire et les personnages. Je me limiterai à révéler des indices et des éléments purement marginaux. Vous penserez que je ne manque pas d’air et vous aurez sûrement raison. (Tous les moyens sont bons pour fêter l’absence d’intermédiaires.) Je caresse un rêve depuis longtemps : j’aimerais qu’au moins une fois, les spectateurs aillent voir un de mes films sans savoir de quoi il s’agit.
Je sais que c’est un rêve presque impossible à réaliser, mais je vais me donner tous les moyens pour essayer d’y parvenir. Je vais quand même montrer beaucoup d’images des différentes étapes, images qui passeront directement de ma caméra à ce blog.
Pour l’instant, ce dont je dispose concerne surtout les séances de lecture avec les acteurs. Ça fait deux mois que nous faisons des répétitions et de la prospection. |
|
 |
|
 |
 |
|
 |
| |
Voilà, je vous dévoile quelques noms : Penélope, Lluís, José Luis et Blanca Portillo.
Avec Sonia Grande, nous réfléchissons aux vêtements qui conviendraient le mieux et qui définiraient le mieux les personnages, aux deux époques pendant lesquelles l’action se déroule : 1994 et 2008. C’est un exercice à la fois très amusant et très rigoureux.
Je vous parlerai aussi des livres que je lis, de la musique que j’écoute, des personnes que je croise et des informations que je lis. Tout ce qui attire mon attention à un moment où je suis possédé par le film que je m’apprête à tourner et où je ne ressens quasiment plus aucun intérêt pour autre chose.
Je tiens à citer, par exemple, les livres qui m’ont accompagné pendant l’écriture du scénario, ceux qui m’ont le plus marqué. En premier lieu, deux livres de Colm Tóibín que je recommande : Le Bateau-Phare de Blackwater et Le Maître, une biographie romancée de l’écrivain Henry James. Deux livres époustouflants pour différentes raisons.
J’ai aussi rédigé ce scénario sous l’influence des recueils de nouvelles tout aussi époustouflantes d’Alice Munro, probablement la meilleure conteuse d’aujourd’hui : Hateship, Friendship, Courtship, Loveship, Marriage et Runaway. Il y a un récit dans Runaway que j’aimerais beaucoup porter à l’écran. J’aimerais aussi faire un film d’après le cinquième livre qui m’a le plus ému ces derniers mois, les mémoires de Marcos Ana, Decidme cómo es un árbol (« Dites-moi à quoi ressemble un arbre »). C’est l’histoire d’un jeune communiste, anéanti par la guerre civile alors qu’il n’avait que seize ans, puis condamné à mort à la fin de la guerre et incarcéré pendant vingt ans. En dépit des atrocités inimaginables qu’il a subies (il a été plus d’une fois laissé pour mort après des séances de torture), Marcos Ana a été et reste un homme d’une bonté presque angélique. C’est l’homme le plus gentil que j’aie rencontré, il n’y a pas une once de revanche en lui. Il est si délicat que, lorsqu’il raconte comment on l’a capturé à la fin de la guerre, après de multiples évasions rocambolesques, suite à la trahison de l’un de ses compagnons, il refuse de citer le nom du traître par respect pour les enfants et petits-enfants encore vivants de ce dernier et pour ne pas ternir |
|
 |
|
 |
 |
|
 |
| |
l’image de leur père et grand-père. C’est un témoignage original sur la guerre civile espagnole, sur la vie en prison et l’exil. Un livre plein de détails émouvants (j’ai beaucoup pleuré en le lisant) sur la lutte pour survivre au jour le jour dans des circonstances inimaginables.
Au prochain rendez-vous, je vous parlerai de la musique qui m’a accompagné pendant l’écriture du scénario. Je vous recommande d’ores et déjà le dernier disque de Cat Power, Jukebox, sur lequel on trouve des versions revisitées de Don’t Explain (Billie Holiday métamorphosée en velours fumé) et d’ Angelitos Negros. La guitare acoustique et la voix de la vocaliste Chan Marshall, éraillée par les aléas de la vie, effacent tout vestige de la version originale d’Antonio Machín. Écouter Chan Marshall fut pour moi l’un des grands moments d’émotion de ces deux dernières années.
LA VIE MONDAINE
Un jour de janvier est arrivé à mon bureau un e-mail de la Principauté de Monaco dans lequel on nous faisait part d’un projet inouï : les organisateurs envisageaient cette année de choisir pour thème du traditionnel « Bal de la Rose » la Movida madrilène. (Ce serait le leitmotiv des réjouissances, le fil conducteur culturel et musical.) Dans la mesure où je suis l’ambassadeur présumé de la Movida, ils voulaient me consulter et savoir si je pourrais participer à la préparation de l’événement. D’abord, j’ai ressenti une sensation d’incongruité mais, finalement, je me suis senti extrêmement flatté.
Comme j’étais débordé, il m’a fallu quelques minutes avant de dire à Bárbara Peiró, ma chef des relations avec le monde extérieur, que je confirmais notre présence ainsi qu’une collaboration limitée à la préparation de l’événement. J’ai décidé de me charger de la création du carton d’invitation pour donner de l’authenticité à une chose qui n’en a par ailleurs aucunement besoin (un bal de charité à Monte-Carlo est un bal de charité à Monte-Carlo, c’est la présence des princesses, de leurs enfants légitimes, du prince et de sa fiancée qui lui confère son authenticité).
| |
 |
Invitation au Bal de la Rose.
© JUAN GATTI |
|
|
|
|
 |
|
 |
 |
|
 |
| |
Le Bal de la Rose a sa propre identité mais, puisqu’ils ont décidé cette année de s’inspirer de la Movida madrilène et que je suis convié, je me charge du carton d’invitation et je suggère que l’essentiel de la partie musicale soit assuré par le groupe Fangoria. Plus Movida, on ne peut pas ! Fangoria accompagné des toujours pétillantes Nancys Rubias. C’est Juan Gatti qui s’est chargé de la conception du carton d’invitation, c’est lui aussi qui a fait la photo. Je n’ai pas eu à lui donner d’indication. Juan Gatti est l’incarnation même du design graphique des années 80 (et des trois décennies suivantes, jusqu’à aujourd’hui).

Je pars pour Monaco !
© Pedro Almodóvar |
Je montre ici quelques clichés du making of de la photo du carton d’invitation. Aujourd’hui, il y a un making of pour tout, un support graphique pour tout. On ne sait jamais ce qui aura de la valeur sur e-Bay dans vingt ans ! C’est le signe des temps modernes. Tout le monde a sa propre marque de vêtements, son parfum et ses millions de photos. On peut crever de faim, avoir une carrière en plein déclin mais, dans la société d’aujourd’hui, créer des vêtements, avoir un parfum à son nom et disposer d’une banque de photos de soi bien fournie est aussi capital qu’il l’était de savoir ajouter, soustraire, multiplier et diviser dans les années cinquante. |
|
 |
|
 |
 |
|
 |
| |
PROBLÈMES D'IMAGE
Bibiana Fernández est arrivée à bout de souffle à la session photo. À partir de maintenant, je l’appellerai Légère Fernández à cause de sa maigreur extrême dont elle se vante cruellement devant Alaska (la chanteuse de Fangoria) et votre serviteur, esclaves à vie des régimes. Légère est arrivée à bout de souffle, angoissée (bien qu’elle le nie) non seulement parce qu’elle n’avait pas mangé plus de 200 g de blanc de dinde ces dernières semaines mais aussi parce qu’une demi-heure avant d’arriver au studio, elle ne savait toujours pas quelle robe porter pour la photo. Un modèle de Dior, avec une jupe ornée d’une cascade de volants, couleur chair /rose pâle, lui a sauvé la mise.

Frénésie dans la loge I.
© Pedro Almodóvar |
|

Frénésie dans la loge II.
© Pedro Almodóvar |
|
Alaska et son mari, Mario Vaquerizo, passent la moitié de leur vie sur scène et, grâce à cela, ne manquent ni de style ni de tenues pour les photos. J’étais l’unique orphelin, le seul à ne pas savoir quoi mettre. Il fallait que j’aie un look « Movida » mais mon corps ne se prête plus guère aux robes de chambre ménagères, aux bas résille et aux talons super compensés. Je n’ai pas de préjugés à ce sujet mais ça fait des années que mon physique ne correspond plus à un look qui rappelle la Movida. J’ai la cinquantaine passée et ça fait longtemps que je me suis retiré de la scène, des podiums |
|
 |
|
 |
 |
|
 |
| |
et des backrooms. Il y a quelque chose en moi qui m’empêche de me déguiser en fantoche, comme quand je me produisais sur scène avec Fabio (McNamara) au début des années 80. Et ce n’est pas par manque de toupet ! En aucun cas. Mais le passage du temps n’est pas anodin, je veux dire par là que je fais partie de ceux qui se sentent concernés par les années qui passent. Ces vingt-cinq dernières années m’ont métamorphosé en gentleman, à mon grand désespoir. Je n’ai pas pu l’éviter. J’ai demandé pardon à ceux qui m’accompagnent sur la photo pour ma tenue ultra-conventionnelle (un smoking Armani, seyant en toute occasion). Pour me rassurer, Alaska a approuvé mon choix.

Strike the pose ! Vogue !
© Pedro Almodóvar |
|

Tohu-bohu sur le plateau.
© Pedro Almodóvar |
|
Elle m’a dit : « Avec cinquante ans, ou on devient un gentleman, ou on a l’air carrément ringard ». Si Alaska le dit, c’est qu’elle a raison. Dans ce domaine, elle a raison depuis trente-cinq ans. |
|
 |
|
 |
 |
|
 |
| |
JEANNE M.
En février, la Cinémathèque française a eu la bonne idée de rendre hommage à Jeanne Moreau, en montrant ses cinquante meilleurs films. Il faut avoir une sacrée carrière pour pouvoir choisir cinquante films ! La filmographie de Jeanne Moreau est bien plus vaste que ça, et son talent aussi. Serge Toubiana, le directeur de la Cinémathèque, m’a contacté pour que je participe à l’hommage. Pour moi, ce sera toujours un honneur de me trouver dans un lieu où l’on rend hommage à cette femme. Jeanne Moreau m’a toujours obsédé depuis mon enfance. À l’adolescence, quand j’étais au lycée à Cáceres, j’ai vu La Nuit d’Antonioni et, même si ça paraît extravagant, j’ai été tellement ému que je croyais que le film parlait de moi. Je croyais que l’ennui qui pesait sur le couple Mastroianni-Moreau était l’ennui de province qui pesait sur mes propres épaules. Le manque de communication et l’ennui de ces bourgeois milanais sophistiqués, aussi différents de moi fussent-ils, me semblaient être les miens, et pourtant je n’étais ni milanais ni bourgeois ni sophistiqué. Je n’étais qu’un gamin frustré de La Mancha, qui n’attendait que la première occasion pour s’enfuir.
|
|
 |
|
 |
 |
|
 |
| |
Lors de la cérémonie, j’ai croisé Juliette Binoche, actrice et femme de plus en plus solide. On a l’impression qu’elle a profité de chaque jour de sa vie. Elle est arrivée les genoux pleins de bleus, sans collants, comme si elle venait d’être traînée par terre dans une bagarre, ou comme si elle s’était blessée en tournant une scène. De simples bas auraient suffi à masquer les bleus, mais elle a préféré ne pas les cacher. Et cela a forcé mon admiration. Son manque de pudeur, ajouté au mystère qu’elle dégage, révèlent son indépendance et sa force morale. Elle était là parce qu’elle venait de tourner aux côtés de Jeanne Moreau dans un film d’Amos Gitai et parce que, bien évidemment, comme toutes les personnes présentes, elle admire et elle aime cette immense comédienne.
J’avais préparé un petit discours et, quand je suis entré en scène, je me suis rendu compte que ce n’était pas nécessaire. Jeanne était là, un sourire infini aux lèvres et les yeux pleins de vie et d’intelligence. Il aurait suffi de lui dire : « Jeanne, je t’aime » mais j’avais un texte dans la poche et il fallait que je le lise. Je n’avais pas imaginé que, pendant mon discours, Jeanne en personne serait là à mes côtés, qu’elle me prendrait le bras et que je sentirais son souffle sur mon épaule.
J’adore les photos de Jeanne et moi sur scène, sa complicité et sa tendresse. Il n’y a que quatre personnes pour qui je suis entièrement disponible à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, dans la joie et dans la douleur, n’importe quel jour de ma vie. Ces quatre personnes, dans un ordre alphabétique, sont : Chavela Vargas, Pina Bausch, Jeanne Moreau et Misha Barychnikov (sans compter ma famille, bien sûr).
|
|
 |
|
 |
 |
|
 |
| |
DISCOURS EN L’HONNEUR DE JEANNE MOREAU
« Lors de la cérémonie de présentation du 50e anniversaire du Festival de Cannes, Jeanne Moreau est apparue sur scène dans un costume de clown à paillettes de John Galliano, une tenue difficile à porter, mais Jeanne, avec son immense personnalité, a su en multiplier les effets. Elle était chargée de lire une longue liste de noms, de titres et de dates (les trente Palmes d’Or remportées par les réalisateurs présents dans la salle). Une tâche très ingrate pour une actrice. Jeanne a réussi à faire de ce texte composé uniquement de prénoms, de noms, de titres et de dates, un des monologues les plus émouvants que j’aie jamais entendu sur une scène. |
|
© Pedro Almodóvar |
Jamais je ne l’oublierai.

Juliette Binoche, Pedro Almodóvar, Jeanne Moreau et la ministre française de la culture, Christine Albanel.
© Pedro Almodóvar |
|
|
 |
|
 |
 |
|
 |
| |
J’ai découvert Jeanne Moreau dans Moderato Cantabile quand j’étais adolescent. Et depuis, je suis obsédé par elle, par sa voix, son mystère, sa façon de marcher, ses yeux, sa bouche, sa façon de parler, de chanter et de se taire.
C’est une actrice surdouée pour donner crédibilité et intensité à tout ce qu’elle fait. En outre, il y a quelque chose de très profond et mystérieux chez elle, une chose impossible à définir parce que c’est tout à fait personnel.
Je ne vais pas m’étendre sur la grandeur de Jeanne Moreau parce qu’elle me semble évidente mais j’aimerais mentionner trois petites anecdotes qui prouvent que la dimension épique de Jeanne Moreau s’applique aussi aux choses simples de la vie.
Lors d’une interview intéressante et amusante de Marguerite Duras, au sujet de la genèse de Nathalie Granger, Duras explique qu’elle a choisi Jeanne parce que c’était la femme qui ramassait le mieux les miettes de pain qui restaient sur la table après un repas.
C’est une déclaration assez comique mais, pour moi, elle a été très révélatrice. Duras voulait dire que Jeanne était aussi douée pour réaliser les actes les plus simples de la vie quotidienne avec un naturel et une grâce absolus.
Il y a quatre ou cinq ans, j’avais rendez-vous avec elle à l’hôtel où j’étais logé. Je l’attendais au bar. Quand elle est apparue à la porte, le pianiste, très espiègle, s’est mis à jouer Le Tourbillon de la vie tandis qu’elle m’observait tout en s’approchant de moi en souriant. Je me suis levé et nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. Pour moi, ce fut un instant de grand bonheur. Si je devais tourner un épisode pour la deuxième partie de Paris, je t’aime, je choisirais ce moment-là.
Un autre geste de Jeanne et je termine. C’était lors des funérailles de son grand ami Louis Malle. Je les ai regardées à la télévision. Les images montraient une multitude d’amis célèbres qui s’approchaient pour lui rendre un dernier hommage ou accompagner le |
|
 |
|
 |
 |
|
 |
| |
cortège funèbre. Je ne m’en souviens pas très bien mais je me rappelle les couronnes de fleurs, il y en avait beaucoup, avec de longues dédicaces sur le ruban. Mon regard a été attiré par une couronne dont le ruban ne portait que deux mots. Ces deux mots, qui m’ont beaucoup touché par leur simplicité, étaient : « De Jeanne ». C’est tout.
Ce soir, je suis très heureux d’être ici et je suis très fier d’être un ami de Jeanne. »
Fin du discours. Baisers, photos et accolades.
LES ÉTREINTES BRISÉES
L’autre jour, j’ai revu Ascenseur pour l’échafaud, un des premiers films de Louis Malle et Jeanne Moreau. L’originalité de l’œuvre et son parfum romantique et désespéré demeurent intacts au bout d’un demi-siècle.
À la fin, quand le personnage de Jeanne Moreau et son amant malheureux, Maurice Ronet, sont acculés, condamnés à vivre dans des prisons différentes, apparaissent des photos du couple enlacé, dans des moments plus heureux. La voix off de Jeanne Moreau parle de ces étreintes photographiées comme d’une chose éternelle, une chose que personne ne pourra briser et qui existera à jamais, tandis que l’héroïne s’éteindra à petit feu en prison.
C’est de ce genre d’étreintes qu’il est question dans mon prochain film Les Étreintes brisées.
À la prochaine.
Pedro Almodóvar |
|
 |
|
 |
|
|
|